Virginie Luc Le petit théâtre d'ombres

Polka magazine Janvier 2012

 

Avec grâce et intensité, Sara Imloul décline en noir et blanc des rêves d’une inquiétante étrangeté. Un jeu poétique, minutieux...A 26 ans, Sara Imloul, des yeux noisette et malicieux, règne sur son petit cirque noir, initié il y a quatre ans. D’où vient l’intensité de ses images en miniature ? Peut-être précisément du format qui invite le spectateur à s’approcher. Elles exigent toute notre attention. « La technique que j’utilise repose sur un procédé ancien, la calotypie. Cette méthode m’oblige à tirer mes images par contact, la taille du tirage correspondant à la taille du négatif. Je retravaille ensuite les détails au pinceau avec différents produits chimiques, comme des petites peintures. Elles sont donc uniques. »

Un pas de plus. Et l’on remarque l’éclat des blancs, rehaussés au pinceau, parfois jusqu’à la brûlure. Quelques gouttes de ferricyanure, un poison qui pourrait percer le papier si Sara ne le rinçait juste à temps...

La lumière coule dans le noir. Ses contours vibrent, mouvants, délivrant ainsi un personnage presque animé. « Je pense en négatif. Je dépose mentalement des taches blanches, des zones de lumière, sur la page noire. Mon Pierrot [photo ci-contre] est né en 2009 à Toulouse, d’un simple morceau de tissu rayé. Je pense en forme, en graphisme, en motifs, toujours blanc sur noir. C’est un jeu », dit Sara. Minutieux et précieux, obscur aussi.

Sans résistance, on se laisse gagner par la poésie que diffuse chacune des photographies. Des images épurées et, à la fois, si denses qu’on ne pourrait rien y faire tenir de plus.

Dans ce théâtre d’ombres et d’éclats se joue une rêverie ancienne. Fortement imprégnée des photographies du début du XXe siècle, nourrie des univers en marge de Sarah Moon, Joel-Peter Witkin, Christian Boltanski ou Miroslav Tichy, Sara aborde les territoires du souvenir,e l’ésotérisme et de l’imaginaire commun. Son Pierrot est le nôtre. Il est le fantôme d’une figure qui vient du fond des âges. Inutile de chercher des repères. Les images de la jeune femme sont hors du temps, comme un souvenir que rien n’offense. Elles sont le prolongement de l’enfance et, avec elles, des séances de déguisement que Sara initiait hier avec sa cousine en Lorraine, chez sa grand-mère, où les deux fillettes partageaient les longs mois d’été.

Aujourd’hui encore, pour installer son cirque, il lui faut des lieux clos, protégés, intimes. « Des abris », précise Sara. Il lui faut la paix de l’esprit, la complicité, le partage. Il lui faut sa lampe et son boîtier. Et puis du temps. Pour disposer ses mises en scène et ses personnages – des amis proches ou des parents – qu’elle affuble de linges, parures, coiffes, masques, jupons de tulle... « Je prends autant de plaisir à chiner les objets, à préparer mon person- nage qu’à réaliser la photographie et, ensuite, à la développer », sourit Sara. Le temps de pose est extrêmement long – quarante-cinq secondes d’immobilité. « J’utilise un vieil appareil à soufflet assez douteux au niveau de la lentille et du déclencheur. Et les accidents ne sont pas rares. » Elle compte sur eux et sur le hasard qu’elle sait provoquer, l’accident qui fera la différence, l’imperfection qui fera l’image. « J’ai d’autres règles que la norme, mais j’ai des règles. » Elle glisse son papier dans le dos de son appareil. Son geste est trop brusque pour ne pas le plier, un défaut qu’elle sait pouvoir être salutaire. Et en effet, ce sera la bonne surprise.«L’onde noire qui couvre le haut de l’image... C’est elle que j’espérais ! » avoue Sara.

Elle vient de terminer son école de photographie (ETPA) à Toulouse et s’est installée à Paris depuis peu. Du côté de la Bastille, un petit appartement refuge qui lui ressemble. Dans ses bagages, son « studio itinérant » : un fond noir, sa lampe, son boîtier et des recharges de Polaroid. Sara n’a pas fini son petit manège... 

 

 

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